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LES BARBUS DE L'ARCTIQUE
Auteur Philippe Jaeger
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A l'époque où les premières fleurs tapissent nos sous-bois, 4000 kilomètres plus au nord l'hiver règne sur le Groenland. C'est au printemps, après la longue nuit polaire, que les chasseurs Groenlandais se mesurent aux étendues glacées, balayées par le vent et pétrifiées par des températures souvent proches de -30°C, voire au-delà. En effet, le printemps polaire est la saison où les traîneaux à chiens partent à la rencontre des barbus de l'arctique, appelés Ummimaq par les indigènes : les boeufs musqués (Ovibos moschatus).
Les boeufs musqués sont non seulement les plus anciens des bovidés vivant sur terre, mais ils sont également les seuls à vivre dans l'Arctique. Les adultes mesurent de 1,2 à 1,5 mètre au garrot pour un poids de 180 à 320 kg, selon qu'il s'agisse d'une femelle ou d'un mâle plus ou moins âgé. Le rut se situe vers la fin septembre et la gestation dure huit mois, ce qui permet aux petits d'arriver après la fonte des neiges, néanmoins couverts dès la naissance d'un épais manteau laineux. Chez les adultes, la toison est composée essentiellement de poils atteignant un mètre, soit les plus longs du règne animal actuel. Avec sa stature trapue, sa livrée épaisse, son museau garni de fourrure, ses petites oreilles et sa courte queue, le boeuf musqué est une véritable bête à broyer du froid.
Les boeufs musqués sont grégaires et vivent en petits groupes, leur technique de défense contre les prédateurs (principalement les loups) étant de former un cercle autour des jeunes en pointant leurs cornes vers l'extérieur. Cet animal partage plusieurs caractéristiques avec d'autres espèces. D'une part, sa petite taille, son agilité et ses poils touffus et longs l'apparentent au mouton, mais d'autre part sa puissance, sa tête massive et la forme de ses cornes lui donnent plutôt une allure de taureau. Enfin, il a le même nombre de côtes que la chèvre et le bison et certains de ses chromosomes sont identiques à ces deux animaux. Le boeuf musqué est l'une des plus anciennes espèces de mammifères encore présentes sur terre. Il y a environ un million d'années, leurs ancêtres parcouraient les steppes du nord de l'Asie aux côtés des mammouths et il y a plus de 90 000 ans, ils ont traversé le détroit de Béring pour peupler l'Amérique du Nord et finir leur conquête au Groenland. De tous temps les boeufs musqués ont été chassés par les peuplades primitives, tout d'abord pour leur viande, mais aussi pour leur épaisse fourrure qui permettait de se protéger très efficacement du froid. Malheureusement, l'avènement des techniques de chasse modernes et l'absence totale de retenue chez les explorateurs du 19ème siècle, ont failli faire disparaître l'espèce. Ainsi de 1862 à 1916, la Compagnie de la Baie d'Hudson a vendu 14 000 peaux de boeufs musqués. Cet animal vit aujourd'hui dans la toundra du Nord canadien et du Groenland et on estime que sa population est de 20 000 têtes au Groenland, de 50 000 dans l'Arctique canadien et d'environ 10 000 sur la partie continentale du Canada. L'ummimaq a été réintroduit avec succès en Alaska et en Sibérie, où 1700 et 230 animaux y ont été respectivement dénombrés. Aujourd'hui, l'espèce est donc à nouveau totalement hors de danger.
A quelques encablures au nord du cercle polaire arctique, sur la côte ouest du Groenland se trouve le village de Kangerlussuaq, « grand fjord » en langage indigène. L'endroit porte bien son nom, puisqu'en effet les 600 âmes qui peuplent l'endroit sont installées à l'extrémité intérieure d'un fjord qui fait 160 kilomètres de long, alimenté en eau douce par quelques belles rivières mais surtout par la fonte de la calotte glaciaire qui recouvre la majeure partie du Groenland, et dont la glace n'est qu'à 25 kilomètres des pistes de l'aéroport local. C'est ici qu'en 1965, les groenlandais on lâché une quinzaine de boeufs musqués originaires de la côte est du pays, dans le but de réintroduire l'espèce décimée quelques années auparavant. Les conditions climatiques y étant très favorables au développement des graminées, les boeufs ont trouvé un biotope idéal et aujourd'hui la population est estimée à 7000 individus avec un taux de croissance exceptionnel, puisque la plupart des femelles ont deux petits par portée. Au mois de mars, lorsque les prélèvements de femelles et de jeunes ont été réalisés, les chasseurs locaux accompagnent leurs homologues étrangers pour le tir des vieux mâles, soit une vingtaine de boeufs sur les 80 qui sont chassés par saison.
A l'atterrissage, les quelques mètres qui séparent l'avion de l'aérogare et qu'il faut parcourir à pieds, permettent au nouvel arrivant de prendre immédiatement la température ambiante. Narines collées et chaire de poule garanties. Après ce premier choc thermique tempéré par un bon café d'accueil, le matériel est vérifié car dans ce genre d'environnement il est hors de question de laisser la moindre place au hasard. Soit les vêtements sont considérés comme étant aptes au séjour, soit des vêtements locaux sont remis au chasseur, composés de peaux de phoques, d'ours polaire et ..... de chiens de traîneaux ! Les surplus de bagages sont laissés au camp de base et le groupe se dirige vers le chenil où les chiens harnachés attendent impatiemment le signe du départ. Chaque chasseur dispose d'un traîneau tiré par environ dix chiens, le mucher (conducteur du traineau) étant également le guide de chasse attribué pour les trois jours qui suivent. Les sacs et le matériel nécessaire au camp de chasse sont solidement fixés, recouverts de peaux de rennes et le grand départ est enfin sifflé. Dans un bruit infernal de hurlements canins et humains, de claquements de fouets, les patins crissent sur la glace de la rivière sur laquelle s'enfilent les traîneaux et qui nous mènera vingt kilomètres plus à l'intérieur des terres, jusqu'au chalet qui sera notre refuge pour tout le séjour. Une heure plus tard, une première pose permet de faire un bilan de qualité des vêtements portés, car malgré un franc soleil la position allongée immobile n'est pas propice au réchauffement du corps. Finalement, la cabane se dessine à l'horizon, avec en toile de fond des petites montagnes et surtout les flancs du glacier intérieur et ses fabuleuses crevasses. L'ensemble est baigné dans un décor monochromatique composé de blanc, avec tout de même quelques nuances foncées, là où le vent découvre des rochers isolés. Le guide annonce fièrement que la température est clémente, puisqu'il ne fait que -25°C ! Le temps d'attacher les chiens, de leur distribuer des morceaux de viande congelée et de faire fondre des blocs de glace pour avoir de l'eau potable, les premières étoiles scintillent déjà. A l'intérieur, un réchaud à gaz fait vite monter la température et le thermomètre affiche fièrement 20°C. Toute l'équipe s'affaire à la préparation du dîner qui sera presque digne d'un grand restaurant, mais le décalage horaire aura raison très vite du plus motivé des amateurs d'aurore boréale. Dehors, quelques hurlements brisent le silence de la nuit, il fait maintenant -38°C et déjà les esprits s'égarent à la poursuite des barbus de l'arctique.
Le lendemain et les jours suivants, les traîneaux sont préparés pour un départ vers 10 heures du matin. Inutile de partir avant, car le froid intense provoque des crissements effroyables entre les patins et la neige, un bruit que notre gibier sait parfaitement déceler et mettre à son profit. Depuis le camp, nous suivons une piste qui grimpe à flanc de montagne, avec une succession de lacs gelés, de pentes raides et de plateaux qui se perdent à l'infini. Le but du jeu est de repérer les troupeaux de boeufs musqués à bonne distance, puis de les approcher à pieds pour enfin réussir à éventuellement repérer un vieux mâle. Voir une grosse boule de poils bruns au milieu d'un océan de neige peut sembler facile, mais loin s'en faut. Tout d'abord le soleil provoque une réverbération inouïe et les boeufs sont souvent à proximité de blocs rocheux avec lesquels ils se confondent. De plus, si le convoi de traîneaux est repéré, le gibier ne tarde pas à s'éloigner au pas de charge et il ne reste plus qu'à les pister, en espérant les bloquer un peu plus loin. Le relief étant relativement accidenté, il faut prévoir une bonne condition physique et des sous-vêtements capables d'évacuer la transpiration, faute de quoi la chasse se transforme vite en cauchemar. Après l'approche, deux cas de figure se présentent. Soit les animaux sont coincés et forment un bloc pour faire face au prédateur et dans ce cas il faut attendre que l'animal choisi se décroche un peu du groupe, soit les animaux prennent la fuite et dans ce cas les tirs peuvent être faits à grande distance (plus de 200 mètres). Qu'il soit proche ou distant, le boeuf musqué présente un piège dans lequel des chasseurs peu habitués à ce gibier peuvent tomber. Les poils très longs touchent le sol et il faut viser bien au-delà de la ligne médiane qui sépare le bas du haut de la bête, faute de quoi la balle traverse les poils et se fiche dans le sol ... votre serviteur en a fait les frais. Malgré la taille de l'animal, il est inutile d'utiliser un calibre trop puissant. Les chasseurs locaux utilisent la plupart des 7 mm. Après le tir, les traîneaux rejoignent les chasseurs, le gibier est dépecé, vidé puis découpé avant d'être chargé sur les traîneaux. Le retour au camp est généralement très agité, car les chiens sont pressés d'aller se reposer et le poids du traîneau, cumulé à l'inclinaison de la pente est en mesure de distiller des frissons qui n'ont plus rien à voir avec la météo.
Lorsque la partie grand gibier du périple est terminée, les amateurs de petit gibier peuvent partir à la recherche de lagopèdes ou ptarmigans et de superbes lièvres variables. Ces deux espèces sont chassées à l'approche et donnent du fil à retordre à leurs poursuivants, car ici les chiens d'arrêt n'existent pas et chaque chasseur doit bien ouvrir les yeux pour repérer ses petites boules de plumes ou de poils qui fusent comme des éclairs au détour d'un tas de neige. L'occasion de franches rigolades en binôme avec son guide, car se moquer d'un collègue de chasse qui rate son tir est un langage universel entre chasseurs de tous les continents.
Certaines mauvaises langues prétendent que la chasse du boeuf musqué s'apparente à du tir, car en effet lorsque ces animaux sont surpris par le chasseur ils font face plutôt que de fuir. Cette caractéristique naturelle, qui est une stratégie inscrite dans les gênes, doit être prise en compte avant de chasser l'espèce, car elle doit conditionner la façon dont se passe la chasse. En effet, enfourcher un scooter des neiges et poursuivre les boeufs (pratique interdite au Groenland) n'a rien de glorieux. En revanche, passer des heures sur un traîneau à chiens dans un froid glacial, en parfaite harmonie avec une nature vierge, approcher un troupeau dans le silence de l'arctique et suspendre son souffle couché dans la neige face à des bêtes sorties tout droit de la nuit des temps, est une autre histoire. Comprendre et vivre cette chasse, c'est comprendre et vivre la chasse au sens le plus noble du terme.
Philippe JAEGER
Attention danger !
Les températures polaires nécessitent un équipement très performant, le risque d'hypothermie étant permanent. Surtout ne refusez pas les conseils des chasseurs locaux.
Le boeuf musqué n'est pas fondamentalement dangereux, mais quelques signes ne trompent pas et préviennent une charge imminente : soufflements par les naseaux, grattements du sol et surtout animaux qui se tapent les cornes. Le bruit provoqué par ces chocs peut être très puissant et était interprété autrefois comme étant un battement de tambour produit par les dieux en colère.
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